Je est un autre
Les métamorphoses du JE
L’autoportrait, né à la fin du XVème siècle, a changé le statut du peintre dans la société de la Renaissance. Il l’a imposé comme l’auteur de la réflexion sur l’art. De Dürer à Van Gogh, de Rembrandt à Gauguin, c’était pour l’artiste une manière de témoigner au monde de son âpre quête de sincérité.
Un autoportrait parle-t-il forcément à la première personne ? Certains photographes – d’Hippolyte Bayard à Willy Ronis – ont sacrifié à cette forme de confidence pour revendiquer une éthique, un engagement humaniste. Arno Lam aborde l’autoportrait tout autrement, sans prévention, dans une perspective ouverte. Il lance le « JE » de l’autoportrait comme un pavé dans les discours rabâchés, usés jusqu’à la corde sur l’identité. Quelle identité ? interroge-t-il en nous toisant. L’identité qu’on se fabrique avec la complaisance du miroir ou de l’objectif, si mal nommé en la circonstance ? L’identité que les autres nous prêtent - pour se repérer dans le temps, dans leurs passions et leurs haines – bien qu’ils n’aient pas connu nos précédentes identités, aux âges antérieurs ? L’identité sublimée, transcendée, dont nous avons rêvé, secrètement, et que nous n’atteindrons jamais ?
Au lieu de se livrer à un exercice narcissique, Arno Lam pose la question de l’identité comme un exercice d’évasion, un défi aux préjugés : il est le même sans jamais se ressembler. « Car JE est un autre, affirmait Arthur Rimbaud. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet… » Et Jean Paulhan commentait ainsi l’hypothèse de Rimbaud : « A savoir que toute chose est autre qu’elle-même et par exemple, pour préciser, son contraire ».
Arno Lam a eu cette audace.
Lucien Maillard
